vendredi 30 janvier 2015

La concordance des temps n'aura pas lieu


- Papa, on est bientôt arrivé ?
- Bientôt, ma chérie, bientôt. On n’a jamais été aussi proche.

    Il disait ça, mais Émilie n’était pas dupe. Ça faisait au moins trente mille heures qu’ils roulaient. À ce rythme-là, elle serait sûrement déjà vieille quand ils arriveraient chez grand-père. Ce serait rigolo d’ailleurs, elle, en vieille dame rendant visite à son grand-père. Toute ridée et décrépite, obligée de marcher avec une canne. Et puis la tête que ferait papa… Elle avancerait à tout petit pas dans le jardin. Et elle mettrait autant de temps à le traverser que la voiture de papa pour arriver chez grand-père. Émilie pouffa, elle essayait d’imaginer ce que ça pouvait bien faire d’être vieille.
    Grand-père lui avait dit qu’être vieux, c’était juste avoir la tête pleine de poussière, et que ce n’était pas près de lui arriver. Pour éviter ça, il disait qu’il fallait s’aérer la tête en se créant de nouveaux souvenirs chaque jour. Alors chaque jour, il s’inventait une nouvelle règle. Il décidait par exemple d'essayer de ne parler qu'en alexandrin. D'apprendre le russe, le javanais. Il essayait de repérer le visage de Bakounine dans les nuages. Une fois, il avait recouvert de miettes de pain la statue du général Leclerc dans le square afin d'attirer les oiseaux. Et le général fut recouvert de fiente. Il était rigolo, grand-père. Elle ne comprenait pas toujours tout, mais au moins avec lui, on ne s’ennuyait pas. Pas comme sur la banquette arrière.
    Papa avait mis de la musique sur l’autoradio. Un monsieur jouait de la guitare et chantait une chanson dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Elle avait demandé à papa de lui expliquer. A priori, le monsieur était très amoureux d’une dame, mais la dame ne l’aimait plus, alors le monsieur qui chantait disait que malgré tout, elle serait toujours dans son esprit.
    Elle se demandait combien de temps ça pouvait durer, toujours. En tout cas, ça avait l’air long. Elle avait interrogé son grand père. Il lui avait expliqué que toujours, c’était juste une sensation. C’est ce qui faisait que des fois, on avait envie que l’instant dure le plus longtemps possible. Ou bien alors qu’on avait très peur que tout soit figé et que plus rien n’évolue. C’était un mot à double tranchant. La relativité, on appelait ça. Toujours, c’était un peu comme bientôt. C’était long tant qu’on n’était pas arrivé. Peut-être qu’elle serait bloquée là pour toujours, sur la banquette arrière d’une Twingo qui filait vers les jardins de son grand-père. Jamais ils n’atteindraient leur but. Pour l’éternité, être bientôt arrivé.
    La relativité, il connaissait bien grand-père. Il avait servi dans le P.O.U.M. pendant la guerre d'Espagne. Il lui avait raconté comment les anarchistes avaient pris Barcelone, comment six mois lui parurent une journée, comment une journée au front lui paraissait six ans. Grand-père lui racontait toujours de drôles d'histoires à propos de la guerre, et son papa levait souvent les yeux au ciel. Il disait les histoires de guerres, les privations, la souffrance et l'ennui, ce n’était pas une histoire pour une môme de sept ans. Mais Émilie n'était pas d'accord. Et heureusement grand-père non plus. D'ailleurs, qu'est-ce qu'il pouvait en savoir papa, des histoires qui seraient bonnes pour elle ou non ? C'était énervant, ces adultes qui sous prétexte qu'ils étaient plus vieux, se croyaient plus sages et plus aptes à juger. Mais Émilie savait que « bientôt », c'est un mot qu'on comprend beaucoup mieux à sept ans qu'à trente-sept.

    Émilie regardait filer les lumières des voitures en face, qui faisaient comme une énorme vague lumineuse sur l’autoroute. Grand-père lui avait expliqué ça à propos de la relativité.
    En fait la lumière que tu vois dans les étoiles, c’est de la lumière du passé. C’est de la lumière qui met du temps à arriver. Alors ce que tu vois c’est déjà arrivé. Ce qui fait qu’on vit dans le passé en permanence. Ça la faisait marrer Émilie de penser qu’on vit dans le passé et que le futur dont on a si peur n’est jamais qu’un présent différé, qui existait déjà. Elle dont le credo était Carpe Diem. Elle avait un peu de peine à imaginer tout ça, mais elle avait compris que plus on remontait la lumière et plus on se rapprochait du présent. Il lui suffirait ensuite de repartir plus vite que la lumière pour se voir là, à l’arrière de la voiture, à s’emmerder comme elle s’emmerdait toujours lorsqu’elle se rendait chez grand-père. Elle se demandait comment elle le retrouverait cette fois-ci. La dernière fois il avait encore faibli. Ils avaient passé leur après-midi au square pour faire voguer des bateaux dans des bouteilles sous les yeux un peu blasés d’Émilie, mais incroyablement émerveillés des enfants. Elle l’aimait toujours bien grand-père, mais fallait reconnaître qu’il perdait la tête. La dernière fois, il avait fait venir les enfants du quartier pour qu’il repeigne sa maison comme ils en avaient envie. La maison était devenue toute bariolée, zébrée de vert carmin et de bleu cerise. Puis il s’était foutu dans le parc et il avait commencé à jardiner… La gueule de papa devant les flics, à se tordre. Pis les explications de grand-père sur la relativité et sur le fait qu’on ne pouvait pas l’engueuler parce qu’il avait dix ans et que c’était quand même pas si grave.
    Elvis continuait de bêler comme une chèvre qui souffrirait d'arthrite. Elle se demandait ce que Papa pouvait bien lui trouver. Ça faisait bientôt huit ans qu'elle était là, sur cette banquette arrière et toujours Elvis en fond sonore. Toujours des histoires de maintenant ou jamais, d'amour impossible, de temps qui passe. Ça l'insupportait... Au moins les chants de lutte de son grand-père étaient plus francs du collier, ça parlait d'un passé qu'on voulait faire revivre, ça exprimait des choses, des faits, des luttes. Pas des espoirs vains et inexistants non. Des vrais souvenirs en bloc. Des morceaux de réalités, des bouts de passé qui venait heurter le présent de plein fouet.
    Quand il chantait ces chansons-là, il avait — Émilie le savait — cachées, au creux de sa voix, des larmes. Pas comme l'autre abruti qui tentait de faire croire à des fausses histoires. Non lui c'était vrai. Enfin, pour autant que la vérité soit un concept universel admis et accepté par tous. Émilie en doutait.
    En 1936, son grand-père avait été envoyé au front dans la région d'Aragon. Au début lui, jeune homme, seize ans au moment des faits, avait été enthousiaste. Pour lui, combattre le fascisme semblait la seule position recevable. La seule action vraie. Mais rapidement, l'ennui et la lassitude tombèrent sur la tranchée. En fait d’équipement, ils n'avaient que de vieilles pétoires et presque plus de munitions. Et c'était pareil dans le camp des fascistes en face. De temps de temps, ils tiraient quelques balles en l'air, mais les deux camps passaient le plus clair de leur temps à attendre la relève. Alors pour passer le temps, et pour tenter de débloquer la situation, son grand-père, qui avait déjà à l'époque la gouaille et la morgue des années à venir, s'était engagé dans l'unité de propagande. Il s'agissait essentiellement de trouver des moyens pour déstabiliser la tranchée en face et pousser les soldats à déserter leur camp pour rejoindre les brigades internationales. Il avait seize ans. L'âge d'Émilie aujourd'hui. Et son âge de demain aussi. Seize ans pour toujours, comme son grand-père. Et surtout jamais la tête pleine de poussière.

    La tête pleine de poussière… ça faisait sourire Émilie. Exactement ce qui arrivait à ses profs. Ces pseudo maîtres de conférences qui refusaient de voir la vérité en face et qui se sclérosaient dans une vision passéiste de monde et de l’univers. Parfois, les bancs d’un amphi ressemblent furieusement à la banquette arrière de la vieille Twingo familiale. Émilie espérait ne pas arriver trop tard, il lui restait encore quelques deux cents bornes à parcourir, et elle n’était pas sûre de pouvoir arriver avant l’heure où grand-père serait mis au lit de force par quelques infirmières trop débordées pour lui accorder ce droit à la liberté qu’il avait toujours revendiqué. Peut-être qu’il ferait le mur comme la dernière fois. La directrice des Deux pins  lui avait dit qu’il était quand même arrivé jusqu’à son ancien chez lui. De l’autre côté du village. Et ce en moins de deux heures. Ça les avait tous étonnés. Pas Émilie. Elle savait, elle, qu'il restait des forces à son grand-père. Un mec qui a passé sa vie à se raconter des histoires, un mec qui croyait dur comme fer que la relativité lui permettrait de faire un pied de nez à la mort, à la vieillesse. Maintenant qu'Émilie étudiait la physique avec acharnement, elle se rendait bien compte que son grand-père l'avait bercée de mensonge et d'approximation toute son enfance. Mais elle ne lui en voulait pas. Une fois elle avait essayé de lui en parler mais il s'était un peu braqué. Il avait ressorti ses histoires de la guerre d'Espagne. Il lui avait parlé des missions de propagande. Il lui avait raconté à nouveau comment tous les jours, il grimpait sur le dessus de la tourelle du guet pour hurler leur menu du jour. Le menu était un leurre, bien entendu. Mais il s'agissait de faire saliver le camp d'en face. Alors il égrainait des listes de plats à en faire baver les plus récalcitrants des fascistes. D'autres fois il se contentait de tenir des discours enflammés sur le danger du franquisme, sur l'anarchisme comme seule doctrine juste et équitable pour tous, sur les conditions de leurs emplois, il donnait des nouvelles de familles prisonnières ou entonnait des chants patriotiques. Et quelquefois il se contentait de rire. Un rire énorme qui courait sur la tranchée et qui se répandait comme une trainée de poudre, une véritable explosion de joie. Une hilarité franche et claire. Comme autant de balles tirées sur le camp ennemi. Durant les six mois qu'il passa sur le front, il avait fait basculer plus de trente-quatre fascistes à la solde du P.O.U.M. Trente-quatre. Un record. Et son grand-père demandait ça à Émilie, « Comment tu expliques alors que parfois la voix ait une plus grande portée que les fusils. Hein ? Explique-moi ça alors ». Et Émilie se contentait de sourire pendant que son grand-père se remettait à chanter.

Negras tormentas agitan los aires.
Nubes oscuras nos impiden ver.

    Depuis qu'Émilie avait déménagé dans une autre ville, elle avait récupéré la vieille voiture et sa première action avait été de virer le best of d'Elvis de son père qu'elle ne pouvait décidément plus encadrer. Elle écoutait maintenant les chansons de son enfance, les chansons de son grand-père. C'est drôle comme la musique peut parfois vous faire voyager dans le temps. Quelques notes égrenées et elle revoyait son petit grand-père, tout blanc, tout rigide dans son lit d'hôpital. Quand elle avait appris sa mort, ça lui avait fait un coup. Bien sûr, elle savait depuis longtemps que personne n'est immortel et qu'on ne peut pas avoir seize ans pour toujours. Oui mais, que la tête puisse prendre la poussière malgré toutes les précautions qu'on pouvait prendre, ça la rendait un peu triste. Elle se demandait un peu ce qu'il en était aujourd'hui. Elle allait bientôt se marier, promette de vivre toujours avec un homme.
    Elle imaginait sans peine la réaction de son grand-père. Se marier, mais pour quoi faire. Je n'ai de compte à rendre ni a Dieu ni aux hommes pour aimer disait-il. Il avait connu sa grand-mère en revenant du front. Barcelone n'était plus anarchiste, le P.O.U.M avait été déclaré illégal et les staliniens avaient réussi à détruire le semblant d'autogestion qu'ils avaient mise en place. Elle, fille de paysans des environs, avait participé au combat de rues de mai 1937. Lui ne disposant alors d'aucune information en revenant du front avait été surpris qu'on lui reproche son affiliation anarchiste. Elle l'avait caché dans la cave d'une de ses grande-tantes, il avait fini par fuir en France, elle l'avait suivi. Des années de bonheur malgré la galère, malgré la misère, malgré les insultes, le racisme... Puis le toujours avait commencé à lui paraître un peu long et elle avait fini par partir.
     Grand-père ne lui en avait jamais trop parlé. Il était arrivé la même chose à papa. Alors le père et le fils avaient fini par couper les ponts avec leur amantes, leur mère, leur belle-fille en déclarant qu 'Emilie était la seule femme de leur vie. Mais aujourd'hui...


    Aujourd'hui, c'était un peu différent, elle allait revoir sa grand-mère qui allait revoir son amant pour la première fois depuis trente ans. Retrouvaille entre le fils et la mère. Pendant la veillée avant l'incinération. Grand-père avait tenu à être immergé et Émilie regrettait que ce ne soit pas possible. Ce n’était pas un marin, mais l'idée l'avait fait rire. Et s’il y a bien une chose qui aurait plus à Émilie, ça aurait été de faire rire une dernière fois son grand-père. Mais la vie parfois ne se satisfait pas des caprices de l'un ou de l'autre. C'est ça qui fait rentrer de la poussière dans la tête.
    La maison était laissée à l'abandon. Émilie avait décidé de la reprendre. Jean avait dit d'accord et la petite Louise aurait enfin la place de faire fleurir son imaginaire dans l'immense jardin. Mais il y aurait d'abord du travail de désherbage à faire. Arracher toutes les mauvaises herbes. Et y replanter quelques souvenirs. Papa viendrait vivre avec eux une fois qu’elle l'aurait convaincu qu'il ne pouvait plus vivre seul. Elle lui rachèterait une compil d'Elvis qui faisait tant frémir son grand-père. Après tout il ne chantait pas si mal que ça. Et au fond, il avait raison : C'est maintenant ou jamais. Il n'y a pas vraiment d'autres choix possibles. Bientôt, plus tard, demain... Tout ça n'existait plus vraiment. Il n'y avait que de la lumière un peu en retard, voilà tout. Elle avait essayé d'expliquer à Louise le coup des étoiles mortes. Mais elle ne savait pas si elle avait compris. Émilie sourit. Elle avait bien le temps. Au moins les trente mille heures qui leur restait à parcourir avant d'arriver dans la maison de son grand-père. Soit une ou deux vies. Peut-être même un peu plus. Après tout, ils n'étaient que bientôt arrivés.




dimanche 29 septembre 2013

Tantale, suite et Faim

Tantale, suite et faim
Drame Gastronomique en vers
et contre tout


Une rue passante, la devanture d'un restaurant, le soir des poubelles.
Entre Tantale, la cinquantaine, barbe fournie, regard hagard.

Tantale :
Une petite pièce, monsieur, un billet ?
Ou un sourire peut-être ? Non ?
Et vous madame, un brin de monnaie
Un ticket-resto ? A quoi bon ?

Il faut te rendre à l’évidence
Mon vieux, t’as perdu ton accroche
C’est pas ce soir que tu feras bombance
Rien à s'mettre sous la dent,  c’est croche

Faudra t'contenter d'pissenlit
Même pas de quoi casser la dalle
Casser la dalle…
   Il rit et va pour aller fouiller dans une poubelle. La poubelle s’éloigne brusquement de lui.         Quel gâchis !
H’reusement, y m’reste mes amygdales

Quand j'ai que du vent dans mon ventre
Ma langue, faut pas qu'elle reste morte
Quand malgré tout, y a rien qui rentre
Et ben j'vais t'dire, autant qu’ça sorte

Il rit, s’assoit et se déchausse.
Mes pov' grolles, mate comment elles baillent
Faut dire qu'elles ont les crocs, mes sandales
Il faut que je les ravitaille
Vu tout le bitume qu'elles avalent

Ils me surnomment la grande Asperge
Autour d'moi, j'entends murmurer
« Il est pas sorti de l'auberge »
Pourtant moi, je veux y rentrer

Il regarde du coté du restaurant.
Parfois, j'vois des costards-cravates
Et je me rêve d'être l'un d'eux
Ah, si j'étais comme coq en pâte
J'te jure, je f'rais ni une ni deux


J'entrerais dans un resto chic
Le maître d’hôtel tombera des nues
Quand j'dirais d'un air dramatique
« Je viens faire honneur au menu »

En entrée, foie gras sur pain d’épice
Recouvert d'confiture de figues
Quelques grains d'gros sel, un délice
Salade verte bien sûr, tout pour mézigue

Pis on enchaîne sur d’la charcut’
Salami, et jambon de Parme
Coupe de champagne, un ou deux flûtes
Juste pour éviter les larmes

Puis de l'émincé de poulet
Qui s'rait arrosé de marsala
Ou encore un cochon de lait
Rôti, fourré à l'ananas

Du perdreau, du goujon, un régal
Du homard et d'la langoustine !
Faut que j'arrête, j'me fais du mal
Je n'léch'rais jamais qu'la vitrine


Oh nom de Dieu, j'ai faim

Entre Firmin. Clochard aussi. Il va fouiller la poubelle et semble ignorer Tantale.
Ah, ben ça ! Un autre humain.
Comment qu'ça va, mon frère misère ?

Firmin ne répond pas.
Toi aussi, te parler, c'est vain ?
Ça me fait chagrin, ça m'rend amer

Tu m'entends pas et ben tant pis !
Faut quand même que je te raconte
Tous les tourments d'ma chienne de vie
Tous mes regrets, mes choix, mes hontes

La solitude, c’est vraiment glacial
On se réchauffe comme on peut
Tu connais ça, toi, c'est normal
C'est ça avec les fils de peu

Moi, j'avais un cœur d'artichaut
J'dirais même qu'j'étais une vrai crème
Et l'injustice des Mecs en Haut...
Du genre à m'pousser au blasphème

Alors un jour, j'ai déconné
Et pire que tout, j'me suis fait prendre
Alors les grands m'ont condamné
Parce que je voulais pas comprendre

Et j'ai la faim qui m'tord le ventre
Si seulement c'était qu'l'estomac
Je finirais par m'y faire, mais, Diantre !
Personne à serrer dans mes bras

J'ai soif d'amour, j'ai faim d'tendresse
J'ai une fringale de printemps
J'veux qu'on me berce, j'veux qu'on m'carresse
J'ai l’appétit d'être vivant...

Il va pour s'approcher de Firmin mais Firmin se recule au fur et à mesure.
Allons mon frère, j'te dis courage.
J'vais m'en retourner traîner mes guêtres
Prends soin de toi, garde ta rage
Et comme on dit : tchao l'ancêtre

Il se rechausse, va pour sortir, s'arrête, et rit.
Ah vieux monde, tu as de l'avenir
Tu rigoles de nous voir crever 
On trimarde sévère mais le pire
C'est l'espoir qu'tu nous as enl'vé

Tu as de beaux jours devant toi
Pour nous la faire à l'envers
Moi j'peux plus rien, je reste pantois
A me faire bouffer par mes vers


Il sort. Firmin trouve une fin de plat et s'apprête à se faire un gueuleton mémorable.
Noir.

lundi 29 juillet 2013

La vida es una milonga




Jorge se regarda une dernière fois dans la glace. Les cheveux gominés, bien rejetés en arrière, qui n’avaient plus tout à fait la noirceur de sa jeunesse. Le regard franc malgré les cernes, la peau mal repassée, le nœud de cravate droit, le costume un peu défraichi, mais toujours bien cintré, les chaussures cirées, le foulard rouge en vrai Gaucho… Il était prêt.
Jorge se dirigea vers le salon, alluma la lampe sur le coin du bureau, et s’assit dans le fauteuil préhistorique et capitonné, en attendant l’heure. L’horloge ancestrale, qui trônait au milieu de la pièce affichait minuit seize. D’ici une heure, peut-être deux, elle serait là. Jorge souriait.
L’histoire aurait pu commencer dans ce faubourg de Rosario, dans une ville perdue au bord du Rio de la plata ou même ailleurs. Hier, il y a six mois ou dans cent ans, Jorge s’en moquait bien. La géographie n’avait pas beaucoup d’importance. Alors le temps… On s’en fiche du temps. Après tout, le temps se fiche bien de nous.
D’ailleurs, à ce moment-là, Jorge était redevenu gamin. Pour la première fois et comme d’habitude, il tombait amoureux de la plus valeureuse des filles de son école. Une qui n’avait pas peur de l’accompagner à la chasse aux brachiosaures, aux ptéradons ou aux terribles deinonychus qui se terraient dans les moindres recoins de la cour de récréation.
Deux aventuriers perdus dans la jungle australe, tentant de survivre à la diphtérie qui rongeait les marais. Traquer sans remords ces maudits lézards qui ne cessaient de leur échapper. Puis quand ils furent tous capturé, le vétéran Jorge offrit une place de choix à sa nouvelle associée à bord du Sanguinaire, un fantastique quatre-mâts qui sema la terreur dans toutes les caraïbes pendant une bonne dizaine d’années, au moins jusqu’à la pause gouter. Puis le capitaine Jorge prit une importante décision, sans doute l’une des plus importantes de sa courte carrière. Il promut le chef artilleur Carmen au rang de lieutenant et mécanicien d’urgence au cas où une avarie les empêcherait de traverser le pont Einstein-Rosen-Podolski. Le commandant Jorge était tombé deux ou trois fois en panne hors du continuum espace-temps et ce n’était pas beau à voir. La présence d’un second efficace le rassurait.
Jorge riait. Il les voyait courir sur le mur du salon, les dinosaures, les pirates, les astronautes, les zombies, les vampires, les chercheurs d’or et toutes ces ombres qui avaient peuplé son enfance. Ces fragments d’imaginaires coloraient le mur terne comme autant de réminiscence de jours heureux. Jorge se leva et mit un disque de Carlos Gardel. Yo no se queme han hecho tus ojos... Je ne sais pas ce que m’ont fait tes yeux… « Ils m’ont appris à voir, à voir la vérité cachée derrière les choses. Voilà ce qu’ils ont fait Carmen. »
Pero se que al dormirme una noche con tus ojos pensando soñé... Soudain, Jorge eut seize ans à nouveau. Il se rendait à une milonga au bout de la ville, pour danser le tango et le chamamé.  Certains payadors lui avaient raconté que, quand les musiciens jouaient bien, la musique se transformait en serpent et s’enroulait autour des jambes des danseurs pour les pousser à la tentation. Il avait vu Carmen à l’autre bout de la piste vêtu d’une robe fourreau et d’un châle  rouge, frêle rempart contre la fraîcheur de la nuit et la chaleur des regards. Ils s’étaient approchés l’un de l’autre puis ils se mirent en position pour danser. Abrazo. Jorge dansait avec Carmen, petit chaperon rouge perdu dans la ville, bien loin de sa grand-mère, de son père, de sa mère. Bien loin de l’horloge familiale qui sonnait à présent une heure passée.
Jorge regarda par la fenêtre du salon. « Ce soir, c’est la pleine lune. Les loups-garous sont de sorties. Ne t’inquiète pas ma belle, ne t’inquiète pas. On aurait dit que je te protègerais comme tu m’as protégé si souvent. Comme quand tu as mis en fuite ses bolludos de rastreador qui étaient parties à ta poursuite et qui m’avaient coincé à la sortie de Venato Tuerto. J’en garde encore les cicatrices. »
Jorge esquissa un pas de tango et écouta le tic-tac paisible de l’horloge. Bientôt deux heures. Bientôt vingt ans. Bientôt la fuite, et la violence de la vie qui les rattrape. Bientôt la Patagonie. Puis la maladie et le temps qui commence à manquer. « Ma belle, le temps ne nous manquera pas, on inventera celui dont on aura besoin et puis voilà. »
Petit à petit, le tic-tac se fit moins régulier, un peu plus enlevé. Le lourd balancier commençait à suivre langoureusement les pas de Jorge qui à présent dansait. Juste pour l’échauffement.
Puis silence.
Alors Jorge se plaça à une extrémité de la pièce et tendit sa main en direction de l’horloge. Le mécanisme se figea. La porte de l’horloge s’ouvrit et Jorge vit apparaitre une jambe puis une taille, tout un corps, puis un visage. Et quel visage ! « Non, pas apparaître, émerger plutôt. Ceux qui s’imaginent que les fantômes apparaissent car ils ne sont que des ombres ou des ectoplasmes translucides se trompent évidemment. D’ailleurs ceux qui n’y croient pas se trompent aussi. Il y a des histoires qui sont trop belles pour ne pas exister. Les fantômes existent, ils sont simplement plongés dans certains plis de la réalité qu’on ne voit pas. Il faut juste savoir les faire sortir ». Carmen émergea donc dans la réalité de Jorge. Elle fit un pas, puis un deuxième avant de perdre l’équilibre et de tomber la tête en avant sur le tapis du salon.
Jorge éclata de rire et se précipita vers elle pour l’aider à se relever. « Ben, alors, ma vieille, ma belle, mon amour, tu ne sais plus marcher ? Comment va-t-on danser alors ? » Carmen se releva avec le plus de dignité possible. « J’aimerais t’y voir. Ce n’est pas ma faute si la réalité est particulièrement instable ».
Jorge regarda Carmen avec douceur. Carmen, ce chant d’amour qui n’avait plus jamais quitté ses lèvres depuis leur premier tango sous les yeux médusés des balconeadores. Carmen, cette mélodie joyeuse, cet hymne à la passion. Carmen qui mourut un soir de février malgré les remèdes d’un indien Mapuche qui avait bien voulu les recueillir. Carmen qui voulait lui apprendre coute que coute la concordance des temps pour qu’il ne se fasse pas gronder par la maitresse.
« Il nous reste tant de temps à inventer, Carmen. Tant de modes aussi. Utiliser enfin ces déclinaisons qui nous ont tant manqués. Le présent perfectible, le passé ultérieur, le passé pas si simple, le plus que présent, le passé décomposé, et l’un peu plus de parfait, dans l’espoir que les tristesses d’autrefois fassent les joies d’aujourd’hui. Et aussi le pire-que-passé, l'imparfait du plus-que-parfait et son contraire, et surtout, surtout le futur inconditionnel et l’indéfinitif. 
Mais tu sais, Carmen, le seul que je veux vraiment conjuguer sous toutes ces formes, c’est le temps qu’ils nous restent à vivre. »


 La vida es una milonga…

mercredi 19 juin 2013

Ressurection apocryphe


Lazare, gisant dans son tombeau
Trois coups

JÉSUS (OFF) : Lazare, debout. Le monde frappe à ta porte.
LAZARE : Oh, 5 minutes, j’ai encore sommeil.

Silence. Trois coups à nouveau

JÉSUS (OFF) : Lazare, t’as entendu ce que je t’ai dit. Debout, voyons. Le monde t’attend.
LAZARE : dis-lui que je suis pas là, que je suis malade, que je suis désolé, mais que là, ça va pas être possible.
JESUS (OFF) : Allons Lazare, ne fais pas l’enfant. Lève-toi, voyons !
LAZARE : s’agite dans son lit Non, mais c’est pas vrai à la fin, On peut plus reposer en paix sans qu’un crétin, vienne vous ressusciter pour épater les foules. T’es bien gentil, Jésus, mais c’est pas parce que t’es le fils du propriétaire que tu peux tout te permettre.
JÉSUS (OFF) : Bon, Lazare, ça suffit maintenant, lève-toi et plus vite que ça. Sors de ton tombeau qu’on crie « Alléluia »
LAZARE : Et puis quoi encore. Tu veux pas aller trouver un autre guignol à ressusciter. Tiens, si je me souviens bien, David de Bethléem, est mort un peu avant moi. Lui, ça lui plaira surement qu’on vienne le ressusciter, il a toujours aimé être exposé à la foule, ce tombeur.
JÉSUS : Entrant dans le tombeau Ah merde, David est mort
LAZARE : Je crois qu’il s’est fait renverser par un chariot en revenant de Jérusalem. Il venait de fêter ses 33 ans
JÉSUS Putain, c’est jeune quand même
LAZARE Oui, on est peu de chose…
Silence
JÉSUS Bon, on fait quoi là, maintenant ? J’ai une foule dehors, qui attend un miracle. Et toi, tu rechignes. Tu ne voudrais pas faire un effort ? Pour moi ?
LAZARE Laisse tomber, Jésus. Et c’est pas la peine de dire que ça ferait plaisir à Marthe et à Marie, je culpabilise assez comme ça.
JESUS Mais je comprends pas pourquoi tu ne veux pas ressusciter.
LAZARE Ca fait trop mal
JÉSUS Elle est pas belle la vie ?
LAZARE C’est pas ça. Je veux dire, oui c’est sûr, ça me ferait plaisir de refaire le con avec les copains, de revoir la Galilée, et de boire un coup avec toi la prochaine fois que tu changeras l’eau en vin.
JESUS Ben alors, sors avec moi
LAZARE Je suis bien ici, c’est calme. Certes, je ne fais pas grand-chose, n’empêche, c’est reposant. Pis surtout, je suis pas obligé de me coltiner les hommes toutes la journée
JÉSUS : Allons Lazare, ne parle pas comme ça, tu sais bien qu’il faut s’aimer les uns les autres. Nous sommes tous enfants de Dieu, et papa est amour.
LAZARE : Parlons en tiens, de Papa est amour. Ah il a dû drôlement les aimés, ses enfant de Sodome et Gomorrhe avant de les carboniser avec le feu du ciel.
JÉSUS : Un père est bien obligé d’apprendre à ses enfants à bien se comporter
LAZARE : Ben permets moi de penser que le déluge, c’est quand même une drôle de méthode d’éducation .Tu trouves ça normal toi, pour un père qui dit aimer ses enfants, qu’il y est  tant d’injustice, tant de misère et de violence. Il aime tous les hommes peut-être, mais il a quand même ses préférés.
JÉSUS : Il a laissé à l’homme le libre arbitre, comme preuve de son amour.
LAZARE : Aux chiottes, le libre arbitre. Tu peux m’expliquer de quoi on est libre exactement. De choisir dans quel travail on va aller se faire exploiter ? Dans quel taudis on va aller vivre ? Aux caprices de quel roi nous allons nous soumettre ? Au bord de quel cœur, on va aller s’humilier ? À quel arbre nous allons nous pendre ?
JÉSUS : T’exagères.
LAZARE : Bien sûr que j’exagère. Mais Jésus, tu ne gagneras pas. Hier tu as chassé les marchands du temple, aujourd’hui ils sont deux fois plus nombreux. La lapidation continue et ils sont nombreux à vouloir te jeter la première pierre. Et après tu ne comprends pas pourquoi je ne veux pas sortir. Moi je ne comprends pas pourquoi tu ne veux pas rester.
JÉSUS : Parce que je le dois. Entre nous, ce boulot de messie, c’est pas une sinécure. Tout un tas de cons, qui comprennent mes paroles à l’envers. Je leur dis « exploiter vos talents » et ils pensent qu’il s’agit de la monnaie…
LAZARE Tu vois, Jésus, entre nous les hommes sont finis. Reste là, reste avec moi. On est bien tous les deux.  Et Puis on va pouvoir dormir…enfin dormir…
Lazare s’endort .Silence
JÉSUS : Mais qu’est-ce que je vais dire à mon père ?
Noir

vendredi 31 mai 2013

Libration

Une première tentative d'un récit Sf. N'hésitez pas à me dire ce qui cloche
 
Libration

Les plus belles histoires commencent par un naufrage. Une idée de Jack London. Un sacré gars Jack London. Un mec qui, s’il avait pu, aurait trainé ses guêtres dans cette mer-là. Et puis, il avait carrément raison. C’est en tout cas ce que se disait le lieutenant Jude à la poupe de La Matilda qui filait à pleine vitesse. Finalement, c’est une histoire de naufrage. Oui, c’est ça, une putain d'histoire de naufrage. Est-ce que London aurait été d’accord ? Jude n’en savait rien. Mais il savait que naufragé, ça lui plaisait bien. D’ailleurs c’est ce qu’ils étaient, des naufragés. Enfin sans doute d’un genre particulier.
Les pensées de Jude se laissaient aller au rythme tranquille du Deep River’ Blues qui se mêlait au ronronnement rassurant de La Matilda.  La nuit était belle. Il y a des vies qui sont comme des points de suspension. Pleine de promesses et de mystère qu’un auteur paresseux aura jetés dans le creux d’un espoir.

— Arrêt dans cinq cents mètres, tu prépares l’angle d’arrêt pour pas qu’on perde l’équilibre
— Mais pourquoi ?
— Régolithe…

Putain d’étoiles de mer. Carnivore ces machins-là. Quand ça s’insinue sous votre combinaison, pas moyen de s’en débarrasser, et ça vous ronge la peau jusqu’à l’os. Le plus souvent c’était supportable, mais certains nuages étaient si denses qu’ils devaient s’arrêter au plus vite afin de recalculer leur itinéraire pour éviter la tempête. Jude n’aimait pas s’arrêter, surtout que lignin’s boogie.était en train de commencer. Mais il n’aimait pas non plus être recouvert de régolithe. Il connaissait son boulot. À contrecœur, il se mit en position pour freiner et se colla au plus près du capitaine. Putain d’étoiles de mer.

Une fois La Matilda amarrée, le capitaine Sélène mit pied à terre et retira son casque. Elle s’éloigna du vaisseau pour mieux apprécier l’ampleur du danger.

— Jude, on est où exactement
— 38.7 Sud : 93.2 Est . En pleine mer Australe, cap’Taine
— Arrête de m’appeler capitaine. Tu sais que tu peux m’appeler Sélène.
— O.K. Cap ‘Taine Sélène
— Qu’est-ce que tu peux être con des fois !
— Désolé Cap ‘Taine Sélène.
— Bon, on recalcule l’itinéraire. Gauche ou droite ?

L’avantage quand on ne sait pas où on veut aller, c’est qu’on peut passer n’importe où. À Jude, ça lui était égal. Après tout, un air de ragtime au fond de la tête, quelques remords écrasés sur le bastingage, une belle respiration à prendre avant la marée et la permission de pousser un peu le son de la radio pour les rediff’ de Prairie Home Compagnion et autre Oldies goldies sur canal trente, il n’en lui en fallait pas beaucoup plus.

— Gauche, cap’Taine Sélène
— Bon on fait encore cinq à six cents kilomètre et tout à l’heure, on bivouaquera au pied de Mons Essam. 
— T’en as encore la force, ou tu veux qu’on tourne ?
— On verra ça à la prochaine étape, mais pour le moment ça va.

Quatorze mois qu’ils erraient à présent. Et la Mathilde tenait toujours le coup. Bien sûr, les rétropropulseurs commençaient à donner de la gîte sur Tribord, mais c’était juste une question d’équilibre. Et à ce niveau-là, Sélène et Jude constituait une équipe assez parfaite. Jude pensait souvent à sa vie d’avant. D’avant  la catastrophe. D'avant Sélène et la Mathilde. Aucun regret. Ma garce de vie s'est mise à danser devant mes yeux, et j'ai compris que quoi qu'on fasse, au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie. C’est Jack Kerouac qui disait ça. Un sacré mec, Kerouac aussi. T’as raison, mec, se disait Jude, t’as raison, la route, c’est la vie.

Ils s’arrêtèrent à environ quatre-vingts kilomètres de l’entrée du col et décidèrent d’y passer la nuit. Décharger les tentes de la soute de La Matilda. Faire un semblant de repas avec les restes de concentré de protéines qu’ils avaient chopé dans les carcasses des vaisseaux qui avaient échoué là depuis longtemps. Veiller. L’un près de l’autre, en silence enroulés dans des couvertures de survie. Jusqu’à ce que le sommeil se fasse tant désirer qu’il en devienne inéluctable.

Au réveil, Canal trente diffusait King of the road de Roger Miller. Moi, non plus Roger, je n’ai pas de téléphone, pas d’animaux, ni même de cigarettes, mais définitivement, je suis le roi de la route.

 — Merde, Jude, tu fais chier. Tu pourras baisser un peu le son. Je suis encore en train de dormir.
— Cap’Taine, faut qu’on en profite, on s’est pas jusqu’à quand Canal trente va continuer à diffuser. Faut faire des provisions de son pour la route au cas la batterie de leur radio lâche. Comme ça, je pourrais toujours continuer à les chanter.
— Ce n’est pas prêt d’arriver. Ces machins-là, ils ont une durée de vie d’au moins trois cents ans.
— C’est ce que je me disais pour Canal douze, mais un astéroïde a percuté le système auxiliaire qui faisait fonctionner le vaisseau, et depuis on ne capte plus rien. Allons, grogne pas Capitaine, on a de la route à faire

Jude aimait beaucoup le capitaine. Et il savait que c’était réciproque. Ça tombait plutôt pas mal. Quand tu sais que t’es les derniers représentants de l’humanité, peut-être même de toutes formes de vie dans l’univers, t’as pas intérêt à te prendre la tête avec l’autre. La solitude, ça s’affronte quand même mieux à deux.
Sélène se releva avec peine. Elle sentait que jour après jour, la route la vieillissait prématurément. Ses membres devenaient de plus en plus lourds. Le régolithe surement. À la vitesse à laquelle roulait la Matilda, ces satanées poussières devaient heurter leur combinaison, se glisser sous leur peau, s’accrocher définitivement à leur os les rendant ainsi plus lourd et plus poreux. Comment disait Jude ? Ah oui étoiles de mer. Putain d’étoile de mer même. Il avait trouvé ça un jour. Après tout, c’était ça, des poussières d’étoiles dans des mers sans eaux. Qui allait finir par avoir notre peau cap’Taine, disait-il en riant. Des putains d’étoiles de mer carnivores. Ils en riaient. Comme des gosses inconscients du danger. Ben quoi, il faut rire, non ? Parfois le soir, ils en parlaient un peu. D’avant l’exode. D’avant la route, d’avant tout ça. Aucun des deux n’avait le moindre regret. 

— Bon, Jude, on s’arrache
— Oui cap’Taine
— Tu prends le premier quart à la proue. Si tu vois des tornades, tu ne fais pas le mariole et t’arrêtes tout.
— Compris Cap’Taine

Jude était sûrement un bon compagnon, mais en termes de conduite elle lui faisait assez peu confiance. Il n’avait pas les réflexes. Dans sa tête, il y avait tout un tas de mots et de notes qui s’emmêlait. Comment tu veux rester concentré dans des conditions comme ça. C’est pour ça qu’elle était capitaine et lui lieutenant.

— Allez, on the road again cap’taine. Youhou !!!

Vers treize heures, ils firent une pause en haut du col Dorsale Scilla . Manger un bout. Souffler. Admirer le spectacle incroyable du lever de soleil. Y a des silences qui pèsent bien plus de mille mots.
C’est sur la descente que ça devint plus dur. Putain Jude, fais gaffe. La Matilda tangue dangereusement, tu ne le sens pas. Ce n’est pas une mobylette. Faut que t’en prennes soin. Je n’ai pas peur de me viander, mais si la Mathilde tombe en rade, comment on va faire pour continuer à la faire valser ? Comment on va faire, pour voir l’autre versant et la mer des désirs qui n’en est même pas une ? 
Jude sentit le capitaine se crisper dans son dos. Ils formaient un beau bloc. Il sentait la Mathilda virer doucement sur Tribord. Pas de problème cap’Taine, je gère. Il riait dans son casque. Profite cap’Taine. Profite. Et admire l’artiste.

— Putain, Jude ne me refait plus jamais ça
— Excuse-moi, cap’Taine !

Sélène s’approcha du vaisseau pour vérification. Le vaisseau. Encore une invention de Jude. Ben quoi, c’est bien fait pour naviguer sur des mers, qu’il disait, c’est notre passeport pour la liberté, non ?  En fait de vaisseau, la Mathilde était un petit bijou de technologie, un véhicule lunaire sur deux roues, qui fonctionnait à la fusion nucléaire, et qui sous certains aspects pouvait rappeler les choppers d’autrefois. Le designer avait dû être un fan d’Easy Riders, peut-être même un bikers, lui aussi.

Quand on se rendit compte que la terre allait définitivement devenir invivable, on avait envoyé des centaines de vaisseaux, remplis d’ingénieur, de médecin, de scientifique et d’astronautes pour qu’ils aillent construire une atmosphère artificielle sur la lune. Et contrairement à ce que beaucoup pensaient, ils avaient réussi. L’installation était complexe, Sélène ne se rappelait plus vraiment comment elle fonctionnait. Mais l’humanité allait être sauvée. On déclencha l’exode. Et personne ne prit garde dans l’euphorie du moment, que la gravité de la lune avait changé et que quelques centaines de milliers de vaisseaux se ruant sur la lune, avec chacune en son sein un moteur fortement magnétique, ça ne créerait rien de bon.
Ce fut une catastrophe sans nom. Navette après navette, toutes vinrent se crasher sur la lune les unes après les autres. Sans espoir de survivant. Des quinze qui étaient déjà sur la lune, dans la base spatiale nouvellement construite. Il n’en resta plus que trois. Sélène, Jude et un russe nommé Victor qui mourut le premier, rongé par le régolithe. Sélène avait sorti La Matilde du garage et avait invité Jude à tracer la route. Pour aller derrière, sur l’autre versant, sur la face cachée de la lune. Marcher un peu du côté sombre, pour une fois, ça lui faisait envie.

— Bon, ça va, le moteur va bien. Cette fois-ci, c’est moi qui conduis. Allez en route
— Oui, cap’Taine
— Et arrête de m’appeler cap’Taine
— Oui, Sélène.

Devant eux une route immense à découvrir. Et quand bien même, ils n’arriveraient pas au bout, l’important, ce n’est pas l’atterrissage, c’est la chute. L’important, ce n’est pas destination. C’est le voyage. L’important c’est d’être là, tous les deux, se disait Jude. Il pensait à Jacques Brel. Un sacré type aussi. Il y a des gens qui ont le cœur si vaste qu'ils sont toujours en voyages, voilà ce qu’il disait le grand Jacques. C’est ça, pensa Jude, perpétuels voyageurs, vagabond de l’infinie, clochard céleste. Paraitrais que les gens heureux n’ont pas d’histoires. Ça lui allait à Jude de ne pas avoir d’histoire. De n’avoir qu’un horizon pour tout avenir.

La Mathilda filait dans la nuit. Jude s’accrochait fort à Sélène, ils ne formaient qu’un seul corps. Ces pensées rebondissaient dans tous les sens au rythme de  Born to be Wild.  Les plus belles histoires commencent par un naufrage. Une idée de Jack London. Un sacré gars Jack London. Finalement, c’est une histoire de naufrage.
Oui, c’est ça.

Un putain de naufrage.

mercredi 29 mai 2013

De la natation paresseuse...

Mon pote Gaby, il dit des fois « La vie est un long fleuve tranquille, mais encore faut-il savoir nager ». Longtemps j'ai eu un peu du mal avec cette image, je veux dire, l'eau comme concept ça ne me parlait pas trop. Et Ben depuis que Gaby m'a apprit à nager dans le flot de ces paroles, je n’échangerais ça pour rien au monde. Comme il dit souvent :« Quantité de personnes ont une âme qui adore nager. Dommage, on les appelle vulgairement des paresseux ».
Enfin, moi je ne me baignerais pas dans n'importe quels discours quand même. Y a des risques. J'ai connu un homme politique, il s'est retrouvé enfermé dans une parenthèse qu'il avait ouverte et qu’il avait oublié de refermer. Et au bistrot, l'autre jour, il y a un militaire qui s'est noyé dans un Verdun. Alors je me méfie toujours un peu. Y n’a pas de paroles sans risque. Comme dit Gaby : « les mots en l'air finissent toujours par retomber ». Je ne goute pas de tous les mots. Il y a des mots salés sucrés, aigres ou amers. Des mots doux, des mots durs. Des mots crus ou cuits. Les mots on les mâche, les avale, les crache ou les digère.
Mais les paroles de Gaby, je les bois littéralement. J'aime nos conversations, qui poussent doucement à la rêverie, sans y chercher trop de cohérence. Car comme il dit toujours. « Aimer c'est un verbe irréfléchi ». Et quand la soirée s'achève, la tête un peu lourde du vin, de la bière et des phrases échangées, on fume une dernière sèche devant le bistrot. Quand on a terminé, le patron vient jeter un dernier coup devant, pour nettoyer. Gaby m'arrache toujours un dernier sourire en constatant gravement : « Seau d'eau, mégot mort ».
Il est comme ça Gaby, il aime jouer avec les mots. Pour être honnête, ça m’amuse aussi beaucoup. Parfois, on fait des calembours tellement navrants que les gens lèvent les yeux au ciel. Mais comme il leur dit si bien « Inutile de regarder en l’air, y a pas un bistro dans cette direction. »
Faut dire que c’est un plaisir, trousser la langue, qu’elle rougisse et se verdisse, qu’on s’amuse à empiler des syllabes et faire tenir ce fragile équilibre au moment d’une pirouette verbale périlleuse, jouer avec les mots et répéter chaque jour : « je ne serais plus jamais aussi jeune qu’aujourd’hui. »
Mêler cette langue avec d’autres par gout du jeu, la rendre interlope. L’autre jour au bistrot y a un tchèque sans provision qui a débarqué. Alors Gaby lui a payé un coup. L’autre voulait le rembourser, mais bon comme dit Gaby « A Vienne que pourras ».
Du coup à force de nager, de gouter et d’entendre tous ces jeux de mots laids, j’ai eu envie d’écrire moi aussi. Même si en ce moment, j’ai la muse paresseuse. Pourtant, j’ai joué de l’encrier sur ma page écrue, j’ai écrit et j’ai crié pour qu’elle revienne, mais elle fait la sourde oreille, je crois.
Ce n’est pas grave, je continue quand même.
Par désir de ma muse qui s’amuse de mes discours maladroits, de mes dithyrambes infâmes, de ma logorrhée insoutenable. J’écris pour elle, car me prenant pour Dieu, à chaque jour recommencé, j’écris le monde à son image.

mercredi 15 mai 2013

Des goûts du travail...

Toi qui me lis, je souhaite ce soir utiliser cette tribune numérique afin de pousser un cri triomphant pour manifester la joie qui m’étreint fougueusement, comme Lenny étreignait son lapin, mais non, allons, fais, pas ces yeux-là c’est une référence à Des souris et des Hommes de Steinbeck, qui traite justement de ce sujet qui me rends tellement heureux et dont je vais t’entreprendre si tu cesser de m’interrompre grossièrement
Youhouououohuou donc
Ca y es je suis le 3 220 601e chômeur de France, depuis vendredi. Depuis le temps que j’attendais ça. Et j’en remercie grandement Jean François Copé et Laurence Parisot qui m’ont grandement aidé à faire ce choix. Ils n’arrêtaient pas de dire qu’il fallait libérer le travail. Ben maintenant, c’est bon, tu peux y aller Jean François, ma place est libre.
Ô je sais ce que tu vas me dire, que je devrais avoir honte de tenir un pareil discours à l’heure de la crise et de l’austérité. Mais que veux-tu, déjà tout petit, je n’aimais pas me lever le matin pour aller à l’école, je voulais faire comme la rivière, suivre mon cours sans quitter mon lit. Alors honnêtement, aujourd’hui, je me sens franchement plus libre. Tu vas me dire à nouveau que c’est scandaleux que je me permette de dire ça alors que le chômage en France ait battu le record de 1997, que ce soit pareil en Italie, en Espagne ou en Grèce. Qu’il faut faire des sacrifices, produire et consommer pour redonner à la France ce teint juvénile et la fraiche innocente du temps de sa trentaine glorieuse et rayonnante ! Ben moi, je ne suis pas sûr que ça en vaille la peine. D’abord parce que comme dit Boris Vian, le travail c’est l’opium du peuple, et je ne tiens pas à faire une overdose. Et franchement, les trente glorieuses, c’est aussi le développement d’une idée de la société et du bonheur par capitalisation qui mérite aujourd’hui d’être abandonnée.
Nos patrons, nos dirigeants nous répètent tellement à longueur de temps qu’il faut reprendre goût au travail et à l’effort, que tout un chacun s’empoisonne la vie avec ça, cherche à devenir le plus productif, le plus compétitif sans ce demander à un seul instant si c’est bien utile ce qu’on fait. Si j'étais médecin, je prescrirais des vacances à tous les patients qui considèrent que leur travail est important pour prévenir les risques de dépression nerveuse. Forcément y a de la souffrance qui apparait. Et le pauvre gars qu’on licencie parce qu’on a trouvé un autre pauvre type ailleurs qui veut bien faire le même boulot pour six fois moins, lui il est triste en pleurs, perdus, qu’on lui ait piqué son outil de travail qu’était toute sa vie. C’est absurde.
Absurde qu’un chômeur se retrouve dans un tel état de désespoir qu’il se retrouve à s’immoler
Absurde qu’on embauche des secrétaires trilingues, pour lécher des timbres avec une seule langue.
Absurde que près de la moitié de ce qu'on produit est destiné à devenir immédiatement déchet pour le plaisir d’un bel emballage.
Et si pour avoir le sens des affaires faut perdre le sens de l’humour, alors non-merci. Moi, je n’en veux pas, je vous le laisse. Ô, mais ça ne veut pas dire que je vais ne rien faire. Au contraire, à moi le bénévolat, l’engagement citoyen, les activités si nécessaire comblées par les associations, car les marchands n’ont pas trouvé ça très rentable. Le problème c’est que prendre soin, prendre le temps de s’intéresser à l’autre, réfléchir, rêver, créer, ça n’a pas de prix. Eux et moi, on est quand même d’accord sur une chose, c’est que le temps c’est de l’argent. Et depuis que je suis chômeur, je me sens honteusement riche.
Les Espagnoles eux, ils ont su profité de leurs chômages de masse pour aller investir les rues et reconstruire un mouvement social solidaire sans leader. Ils fêtent même leur deux ans demain, c’est-à-dire aujourd’hui (car je sais que vous lirez ma chronique aujourd’hui, mais comme je l'ai écrite la veille, pour moi, aujourd’hui c’est demain, et pour vous, aujourd'hui, pour moi c’est hier, c’est clair non ?).
Alors, Travailleur de tous les pays, licenciez-vous. Quittez vos jobs, laissez tout en plan. Cessez de croire que le travail, que le fait de produire peut vous enrichir, depuis le temps ça se saurait. Arrêter de les écouter quand il vous explique que vous absolument besoin de ceci, ou de cela et même plutôt des deux pour être heureux. C’est simple au fond : Plus y a de pauvres moins il y a de riche, moins il ya de riches moins il ya de pauvres, donc plus il y a de pauvres moins il y a de pauvres.
On arrête de perdre notre énergie dans des choses trop sérieuses comme le chômage ou la dette et on s’intéresse à des choses futiles comme la vie, l’amour, le respect de la nature, la solidarité. Et eux en haut de leur tour d’ivoire auront beau nous expliquer qu’il faut produire, consommez, épargner, obéir, on se reconstruira notre petit monde tout en bas et pis on les invitera pas. On ne leur répondra pas. À leurs paroles d’argent, on opposera notre silence d'or. Un énorme ronflement. La lutte en dormant.
Bon, je m’enflamme, je l’avoue, mais que veux-tu l’émotion. Faut pardonner mes prises de position facile et mes blagues pas drôles, mais faut dire aussi que je suis un marxiste tendance Groucho.
Tu sais ce que j’ai fait le premier jour de mon heureux chômage ? J’ai mis mon réveil à 5h30 pour le plaisir de me rendormir. Et juste avant de me plonger dans mes songes, j’ai eu une pensée émue pour la France qui se lève tôt. Les boulangers, les éboueurs, les infirmières, les auxiliaires de vie, les c’eusses qui vont bosser à l’usine et surtout ce qui affiche des publicités hautes en couleur qui leur font espérer des lendemains qui chante. Mais, afficheur, si tu veux chanter vas-y, maintenant. Comme je disais tout à l’heure : demain, c’est aujourd’hui. Ton avenir, il a été déjà été racheté avec ton salaire ton loyer, ton épargne. Y a plus de Futurs, alors fait ce qui te chante maintenant.
Comme dit Gaby : « L’avenir appartient à ceux dont les ouvriers se lèvent tôt." *
Ceux qui se lèvent tôt n’ont plus que leur présent.
Ceux qui se lèvent tôt il n’ont la peur qui grandit quand il se rapproche du taf.
Ceux qui se lèvent tôt, ils ont la rage au ventre, mais la résignation leur fait courber l’échine. Et ils se lèvent quand même sous le braillement de la radio, sous le flot ininterrompu des paroles creuses, des discours en bois qui donnent la furieuse envie de fabriquer du silence à coup de poing. Et jour après jour, ils y vont quand même.
 
En espérant que ceux qui se couchent tard racontent leurs histoires. **

* Phrase amicalement prété par Aiphix le chroniqueur Haineux
http://lahaineaveuglenestpassourde.blogspot.fr/
** Phrase amicalement prété par Ben.G
http://desparolesalapelle.wordpress.com/